De l’hyperempire à l’hyperdémocratie

Vous pouvez critiquer les
technologies numériques. Elles consomment énergies, matières premières, sont à
la mode, donc « périssables ». Elles peuvent nous isoler, nous
surveiller, et finalement réduire notre capacité à « faire société ».
Pour certains, il est encore question de savoir elles sont « bien ou
mal ». Comme si quelqu'un pouvait faire machine arrière, remettre le
dentifrice dans le tube. Elles étaient parmi nous, elles sont désormais en
nous.

Elles forgent notre perception du
monde (lire la MétaNote N°17 La révolution numérique)
. Elles sont d'une puissance inédite dans l'histoire de l'humanité,
pour le meilleur et pour le pire. Il s'agit maintenant de les utiliser du mieux possible,
d'exploiter leurs multiples capacités pour mieux comprendre nos problèmes
complexes, pour augmenter notre créativité, pour inventer de nouvelles formes d’intelligence
collective. Ce n'est pas un hasard si Code For America travaille pour
développer un écosystème pour stimuler les innovations civiques, ou plus
près, qu'une coopérative intégrale à Toulouse étudie des technologies de
partage et de paiement numériques pour mieux échanger toutes nos richesses
(lire l'articlen Quelles sont vos vraies richesses ?).

DATA+CURATION+STORYTELLING

Maintenant qu'elles sont
massivement utilisées et distribuées, ces techniques engendrent de nouveaux
métiers, de nouveaux concepts, de nouvelles représentations du monde et de
nous-mêmes (Lire l'article sur le livre l'être et l'écran). L'orateur avait la
capacité de décrire des situations, d'engager, de faire comprendre. Puis
l'écrivain, et notamment le romancier, réussit à partager des histoires, des
univers entiers, et donc des concepts, des théories et des idéologies.
Aujourd'hui, de nouveaux métiers s'expérimentent, et bien sûr nous manquons de
mot pour en parler. S'appuyant sur la data-visualisation, la gamification,
la curation de connaissances, et le storytelling, des pionniers jettent les
bases d'une nouvelle forme de narration qu'ils testent et développent en
même temps. Ces méta-techniques permettent de rendre compte de problèmes
complexes à des collectifs, de les mettre en forme, de les partager, de mieux
en parler ensemble, et surtout, elles engendrent intrinsèquement le passage à l’action. 

Il s'agit des bases nécessaires
pour innover véritablement, pour imaginer ce qui n'existe pas. Pour fédérer des
collectifs dans la création et non plus dans la réaction à des problèmes.

Utilisés pour accompagner la
mutation d'écosystème (lire l'article Les nouveaux systèmes d'innovations collectives), ces méta-techniques, et les guides pour les
utiliser, sont en version béta. Ils le resteront probablement encore longtemps
car ils dépendent à la fois des pionniers qui les développent mais également des écosystèmes dans
lesquels ces méta-techniques sont mises en œuvre. Il n'est pas possible de designer
ces méta-techniques « une bonne fois pour toutes ».

Notre perception de nous-même évolue

La vitesse d'évolution de ces
outils numériques et leur dissémination rapide vers des non-experts, dépasse
notre capacité à comprendre les évolutions « structurelles » de notre espèce, au sens
de Michel Serres (écouter la vidéo de cette conférence L'innovation et le numérique). Notre compréhension du monde évolue moins
vite que les techniques qui modifient notre compréhension du monde, nous
laissant désemparés, voire terrifiés
. Cette instabilité est maintenant la
référence stable sur laquelle nous pouvons compter. Or nous ne sommes pas
formés pour penser en réseaux, nous ne sommes pas organisés pour agir dans
l'incertitude permanente. La complexité nous perturbe, alors qu'elle se diffuse
partout, dans tous les domaines. Nous sommes baignés par le chaos.

Par contre, ceux qui maîtrisent
ces techniques numériques apprennent plus vite, innovent plus vite, s'équipent
de méta-techniques leur permettant de penser plus vite, d'apprendre à apprendre
plus vite, de développer de nouvelles méta-techniques plus puissantes. Ces
réseaux fonctionnent parfaitement dans des environnements complexes instables.
Comme les machines, ils itèrent en permanence, se re-configurent, sont capables
d'identifier les influençeurs et de se relier à eux. Pour eux, le chaos est
bienveillant.

Le baron de Münchhausen

Puissance.
Richesse(s). Résilience(s). Empathie. Reliance. Les mêmes techniques créeront
progressivement des groupes dominants (Hyperempire au sens de J.Attali dans une brève histoire de l'avenir) et/ou des groupes
inspirants (hyperdémocratie). Le philosophe Jean-Pierre Dupuy dans ses livres
sur le sacré et les catastrophes décrit, en détail, ce paradoxe (lire l'article sur le catastrophisme éclairé). Il
faut prendre très au sérieux les conséquences d’un contrôle central de ces techniques conduisant à l’hyperempire, et analyser en détail les
évènements actuels le préfigurant. Dans le domaine des transports, voilà le scénario qu'il faut éviter, et pour cela, il faut être sûr qu'il va se réaliser.

Il s’agit de réussir à projeter une image de
l’avenir inspirante grâce à une narration crédible et souhaitable, permettant
de nous tracter hors de notre situation actuelle vers l’hyperdémocratie.
Mais « Comment prophétiser un avenir
dont on ne veut pas, afin qu’il ne se produise pas ? 
».
J.P.Dupuy nous indique que « l’humanité
sait parfois faire cela, dans les moments glorieux de son histoire, mais aussi
dans ses moments les plus tragiques.
 ». Les techniques modernes de narration pourraient nous permettre cette auto-transcendance.

Feel

 

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